Les femmes et l'alcool : à votre santé ?

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Publication Date: 
mec, 2012-06-06

Ainsi sont nées les boissons « alcopops », aussi appellées coolers, « bières de filles » ou « boissons apéritives », qui sont des mélanges sucrés, aux couleurs vives, aromatisés au rhum ou à la vodka, et vendus en bouteille. « Elles sont le contraire de la bière, dit David Jernigan. Ce sont des boissons d’initiation, des cocktails avec des roues stabilisatrices. Elles constituent des boissons de transition, surtout pour les jeunes femmes, qui passent de la bière à ces boissons pour aller ensuite vers les eaux-de-vie. Elles permettent d’obtenir la fidélité aux marques de spiritueux dès l’adolescence, de sorte que vous obtenez cette rente pour la vie dont les spécialistes du marketing de la bière aiment parler. Un produit tout désigné pour atteindre ce merveilleux marché non encore suffisamment exploité des jeunes femmes. »

Doit-on blâmer Carrie Bradshaw, le personnage de la série Sex and the City interprété par Sarah Jessica Parker pour la culture de la vodka à la dernière prise de vue? Faut-il en rejeter la responsabilité sur Jimmi Choos? « Disons les choses ainsi, précise M. Jernigan. On ne peut pas ne pas tenir compte de Carrie Bradshaw, mais si Carrie Bradshaw n’avait pas été épaulée par l’industrie des spiritueux, elle aurait été un caillou dans la mare. Elle a plutôt eu l’effet d’un rocher. Jamais les femmes n’avaient été ciblées comme elles l’ont été : après les alcopops sont venus les boissons à base de spiritueux, comme les vodkas aromatisées à tous les fruits imaginables. »

« Au cours des 25 dernières années, il y a eu beaucoup de pressions sur les femmes pour qu’elles suivent les hommes, affirme M. Jernigan. À présent, l’industrie est là pour les aider à le faire. Elles ont leurs propres boissons, spécialement conçues pour elles. Elles ont leur propre culture de consommation d’alcool, individualisée et féminisée. Je ne pas suis sûr que c’était ce que Gloria Steinem avait en tête. »

Les femmes et la consommation d’alcool : le marketing est indéniable — ainsi que la stigmatisation. On n’a qu’à demander à « Jennifer ». En fait, de toutes les femmes que j’ai interviewées au cours de l’année passée dans le cadre des « journaux de consommation d’alcool », seulement trois braves ont accepté de dévoiler leur identité pour une série d’articles pour le Toronto Star.

La stigmatisation

J’ai demandé à chaque personne que j’ai interviewée si elle préférerait qu’on la désigne comme une personne dépressive ou alcoolique; pas une n’a choisi le second terme. Il s’avère que leur instinct était le bon. Ma série d’articles a suscité une énorme réponse, qui était en grande partie positive et empathique aux histoires de toxicomanie et de guérison. Ma boîte aux lettres débordait de messages encourageants : la série « devrait être obligatoire comme lecture dans toutes les écoles du pays… N’arrêtez pas d’écrire! »

Dans Internet, toutefois, d’autres voix se sont exprimées. « La toxicomanie n’est pas une maladie, a écrit une personne. C’est un choix de vie personnel… les gens doivent être tenus responsables de leurs choix… arrêtons de les dorloter et de justifier leur comportement en leur accolant de jolies petites étiquettes de maladie. »

 « L’alcool et les drogues sont les moyens utilisés par les gens qui manquent de cœur au ventre pour faire face aux traumatismes, a écrit une autre personne. Arrêtez de faire l’apologie des gens ayant une propension à la dépendance et de trouver des excuses pour leur manque de courage. » 

Plus d’un lecteur a répondu : « Alors, vous dites que l’alcoolisme n’est pas une maladie? Que c’est la faute de l’alcoolique?... Nous serions heureux de pouvoir boire un verre ou deux de façon responsable, sans incident. Malheureusement, ce n’est pas le cas… L’ignorance est peut-être porteuse de félicité, mais elle est assurément contre-productive. »

L’alcoolisme est-il une maladie? Peter Thanos affirme que oui. Neuroscientifique au Brookhaven National Laboratory du ministère américain de l’Énergie à Long Island, New York, il ne mâche pas ses mots : « Nous savons depuis plus de 20 ans que l’alcoolisme est une maladie du cerveau chronique récurrente. La science appuie cette vérité. »

Patrick Smith, antérieurement vice-président des programmes cliniques du Centre de toxicomanie et de santé mentale et maintenant directeur général du centre de traitement Renascent à Toronto est aussi catégorique : « Le jury a rendu son verdict. L’Association médicale canadienne l’appelle une maladie. L’association médicale américaine aussi. »

Patrick Smith croit que les buveurs mondains ont de la difficulté à comprendre les réalités physiologiques de la dépendance à l’alcool. « Cela ne fait pas partie de leur expérience, dit-il. Pourtant, personne ne déclarerait : “Étant donné que je ne fais pas de diabète, le diabète n’existe pas.” »

Pourquoi tant de gens considèrent-ils encore la toxicomanie comme un échec moral? Pourquoi une telle stigmatisation?

Une lectrice, T. J. Harrison, alcoolique, a écrit sur la « honte rattachée à l’étiquette… une femme alcoolique est un objet de moquerie débraillé et négligé, que l’on rejette en la qualifiant de vulgaire, de mal élevée et pire encore. »

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