Pas un magasin de fleurs : Une exploration des risques de cancer du sein et des préjugés liés au genre

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Publication Date: 
mar, 2012-07-17

... dans l’industrie des pièces d’automobile en plastique en Ontario

Par Mary-Louise Leidl

« En fait, je sais de première main que lorsqu’on vous annonce que vous avez un cancer, on ne vous demande pas où vous avez travaillé. On vous demande si vous fumez, si vous vivez du stress dans votre vie, si vous buvez… on ne m’a pas demandé où je vivais… on ne m’a jamais demandé où j’ai travaillé pendant toutes ces années. »  – Participante d’un groupe de discussion subventionné par le RPSFM

Les contours du comté de Windsor-Essex ont la forme d’un poing serré. Ce comté, qui se trouve le plus au sud de l’Ontario, est situé au cœur du bassin des Grands Lacs et est presque entièrement entouré d’eau. La rivière Détroit sépare le centre métropolitain du comté, la Ville de Windsor, de sa cousine américaine, Detroit (alias la ville de l’automobile), au Michigan. Au sud s’étend le vaste lac Érié, et au nord, le lac Saint-Claire, peu profond et beaucoup plus petit, lui-même situé à  65 kilomètres à peine en aval de la ville industrielle de Sarnia et de ce qu’on appelle judicieusement la « vallée pétrochimique » de l’Ontario.

Windor-Essex constitue une étude des contrastes. Connue comme la « capitale du smog du Canada », Windsor montre aussi certains jours un ciel bleu des plus profonds. Les cargos vont et viennent le long des voies navigables, assurant la circulation régulière des biens entre le Canada, les États-Unis et d’autres marchés mondiaux, tandis que de plus petits bateaux de plaisance se laissent pousser par la brise. L’activité industrielle étreint les côtes, pourtant, le comté plat et fertile se vante de posséder non seulement la plus grande concentration de serres du continent, mais aussi le plus grand nombre de fabricants d’outils et de matrices du pays — il est à la fois la capitale canadienne de la tomate et celle de l’automobile.

Jim Brophy et Margaret Keith étudient la santé au travail et l’hygiène du milieu, et plus particulièrement les liens existant entre le risque de cancer et le travail, depuis plus de trente ans. Ils ont été auparavant respectivement directeur administratif et coordonnatrice de la recherche au Centre de santé des travailleurs (ses) de l’Ontario (CSTO) de Sarnia-Lambton, et ils sont actuellement professeurs auxiliaires à l’Université de Windsor. Ils mènent des activités approfondies de recherche, de défense et de publication qui aident à mieux comprendre comment les substances dangereuses nuisent à la santé et au bien-être des femmes et des hommes qui travaillent dans des milieux industriels et autres. 

En 2012, UBC Press publiera Consuming Chemicals : Law, Science and Policy for Women's Health, sous la direction de D. N. Scott. Une grande partie du matériel utilisé dans cet article est tirée du chapitre intitulé « Plastics Industry Workers and Breast Cancer Risk : are we heeding the warnings? » rédigé par Jim Brophy, Margaret Keith et leurs collègues chercheurs Robert DeMatteo, Michael Gilbertson, Andrew Watterson et Matthias Beck. Jim Brophy et Margaret Keith ont aussi fait équipe avec le Réseau pancanadien sur la santé des femmes et le milieu (RPSFM), un centre canadien de projets de recherche, pour réaliser et diffuser leur travail. Les citations dans le présent article sont tirées d’une série de groupes de discussion subventionnés par le RPSFM et d’une entrevue récente avec les deux chercheurs.

Dans leurs études de recherche réalisées antérieurement, Margaret Keith et Jim Brophy suggéraient que les femmes qui travaillent dans les domaines de la fabrication automobile, de l’agriculture et des soins de santé présentent des taux accrus de cancer du sein — dans certains cas, plus que le triple du risque. Cependant, les milieux de la science et de la médecine ont montré trop peu d’intérêt à lier de façon définitive la maladie avec les risques professionnels, malgré ces études ainsi que d’autres études antérieures.

 « Très très peu de recherches ont été menées dans le domaine du cancer du sein lié à l’emploi. Quelques chercheurs ont écrit sur le fait que les femmes ont été exclues de nombreuses études sur la santé au travail. Pour une raison ou une autre, on considère toujours qu’il n’est pas important d’étudier les femmes comme formant une population importante en milieu de travail, et nous n’en savons donc pas assez sur les risques auxquels elles sont exposées. » – Margaret Keith

Toutefois, grâce à leurs résultats les plus récents, Jim Brophy et Margaret Keith espèrent bien changer tout ça. Ces chercheurs activistes engagés dans le mouvement de la santé et de la sécurité depuis la fin de années 1970 forment un couple. Ils vivent à Windsor et continuent d’écouter les femmes qui travaillent dans certains des environnements de travail les plus malsains du pays et de défendre leurs droits. Leur travail de recherche actuel porte sur les liens entre le cancer du sein et les conditions de travail des ouvrières qui manipulent l’une des batteries de substances anthropiques les plus dangereuses du monde : les matières plastiques. Leur recherche les mène au cœur de l’industrie automobile du Canada, le comté de Windsor-Essex, en Ontario.

 « Nous avons les histoires de vie de près de 2 200 femmes qui vivent dans le comté d’Essex, et c’est une histoire incroyable qu’elles ont à raconter. Nous devons écouter les populations à risque et non pas simplement rejeter leurs commentaires. Le grand public est bien en avance sur l’establishment du cancer, qui semble être tout à fait à l’aise avec le rôle apparemment anodin de l’environnement, et de ses effets, tandis que le commun des mortels se dit : « Bien sûr que cela a un effet. ». – Jim Brophy

La culture de l’automobile

L’industrie automobile mondiale est en pleine croissance. En 2010, le nombre de véhicules construits à l’échelle mondiale a dépassé allègrement 77 millions, soit une hausse de 26 pour cent par rapport à l’année précédente. Occupant le onzième rang à l’échelle internationale, l’industrie automobile canadienne a produit plus de 2 070 000 véhicules automobiles en 2010, soit 39 pour cent de plus qu’en 2009. Le comté d’Essex à lui seul compte plus de 500 usines de fabrication, qui alimentent directement et indirectement l’industrie automobile.

Une automobile moyenne aujourd’hui contient entre 120 et 150 kilogrammes de pièces en plastique. L’industrie des matières plastiques au Canada est aussi en croissance, puisqu’elle génère près de 21 milliards de dollars chaque année et emploie plus de 90 000 personnes. Les femmes représentent 37 pour cent de la main-d’œuvre de cette industrie, plus que dans toutes les autres industries manufacturières.  Environ 18 pour cent de l’ensemble de l’industrie des matières plastiques est consacré à la fabrication de pièces d’automobile. Malgré cela, il y a une tendance à la baisse dans la fabrication de pièces d’automobile en plastique au Canada.

 « Au cours des cinq à dix dernières années, on a assisté à une énorme désindustrialisation au Canada, en particulier en Ontario, le cœur de l’industrie manufacturière de ce pays, où des centaines de milliers d’emplois industriels ont été perdus. Ces gens vivent littéralement depuis dans l’angoisse. Ils vivent de l’insécurité parce que leur emploi est précaire. Ils ne savent pas si d’un instant à l’autre ils vont perdre leur emploi, et cela donne à la santé et à la sécurité une aura de luxe que personne ne peut se payer. Nous ne sommes pas d’accord avec cette logique, mais nous comprenons que c’est la réalité de ces gens. » – Jim Brophy

À lui seul, le comté d’Essex compte plus de 20 usines de fabrication de pièces d’automobile en plastique, et la plupart sont des petites et moyennes entreprises. La main-d’œuvre y est féminine dans 60 à 80 pour cent des cas. Ces femmes font partie d’une main-d’œuvre qualifiée; de nombreuses femmes travaillent en effet dans l’industrie des matières plastiques depuis des années et occupent des emplois très variés, pourtant, très peu d’entre elles sont syndiquées. Les conditions de travail reflètent ce fait : les personnes qui travaillent dans les usines de fabrication de pièces en plastique de l’industrie automobile les décrivent souvent comme des lieux enfumés, chauds et malodorants, qui produisent une « soupe toxique » de produits chimiques rejetés, accumulés et éjectés par les divers procédés nécessaires pour fabriquer les nombreuses composantes en plastique entrant dans la construction d’un nouveau véhicule.

Les femmes tombent malades et souffrent notamment d’asthme, de maux de tête, de nausée, de saignements de nez et de vertige. Ce qui est plus alarmant encore, toutefois, c’est que les femmes souffrent de maladies de l’appareil reproducteur, de fausses couches et de cancer, surtout le cancer du sein.

Les taux de « C » sont en hausse

Depuis la fin des années 1960, l’incidence du cancer du sein n’a cessé d’augmenter au Canada. Bien que les femmes soient plus susceptibles de mourir d’un cancer du poumon ou d’une maladie du cœur, le cancer du sein est le cancer le plus souvent diagnostiqué chez les Canadiennes. Selon Statistiques Canada, le cancer du sein représente 30 pour cent de tous les nouveaux cas (à l’exclusion du cancer de la peau avec mélanome bénin) et les taux les plus élevés se retrouvent chez les femmes âgées de 60 ans et plus, mais c’est aussi à présent la forme de cancer la plus courante chez les jeunes adultes et la principale cause de décès dans cette population.

Environ 23 400 femmes recevront un diagnostic de cancer du sein cette année, et plus de 5 000 femmes en mourront. En Ontario, on diagnostiquera cette maladie à 9 000 femmes et 1 950 d’entre elles n’y survivront pas. Le Canada occupe le deuxième rang du monde quant au taux le plus élevé de cancer du sein après les États-Unis. Il s’agit bien d’une épidémie, quelle que soit la définition donnée à ce terme. 

J’ai travaillé dans une usine de produits plastiques pendant cinq ans et puis, à 32 ans, j’ai développé un cancer du sein. Il y a six ou sept cas de cancer du sein dont nous sommes au courant. Toutes sont âgées de moins de 50 ans. » – Participante d’un groupe de discussion subventionné par le RPSFM

L’establishment du cancer, c’est-à-dire les organismes médicaux et gouvernementaux et les entreprises, tente de faire croire au public que l’augmentation des taux du cancer du sein est attribuable à la génétique ou à ce qu’on désigne comme les choix de vie : une mauvaise alimentation, la consommation excessive d’alcool, de cigarettes et le manque d’exercice. Toutefois, des rapports du gouvernement américain publiés dès la fin des années 1970 laissaient déjà entendre qu’à l’époque, jusqu’à 40 pour cent des cancers pouvaient être liés à une exposition à six substances se trouvant dans le milieu de travail. Pourtant, les organismes de réglementation, à cette époque tout comme aujourd’hui, se ferment les yeux tandis que les agences du cancer se concentrent sur ce qu’on appelle les « facteurs modifiables de mode de vie », et imposent ainsi la responsabilité de la prévention aux particuliers.

« Je pense que les résultats de nos études sur le cancer du sein devraient ajouter du poids au fait que nous ne pouvons plus nous permettre d’attendre avant de réglementer et de contrôler ces risques. En fait, nous aurions dû interdire ces substances et il nous faut réexaminer tous les règlements gouvernementaux pour tenir compte de l’effet de ces substances qui imitent le système hormonal. C’est ce que fait l’Europe actuellement. »*  – Jim Brophy

La filière chimique

Cependant, la recherche sur l’histoire de l’augmentation des cas de cancer du sein et sur le nombre de femmes qui sont entrées sur le marché du travail révèle une situation bien plus complexe. Depuis les années 1970, et pour une courte période pendant la Deuxième Guerre mondiale, les femmes ont quitté le foyer pour trouver du travail dans le domaine public.  De nombreuses femmes se sont également engagées dans les usines, qui étaient auparavant dominées par les hommes. Parallèlement à ce changement, à partir des années 1940, la science et l’industrie ont commencé à introduire dans l’environnement des milliers de nouveaux produits chimiques.

Aujourd’hui, plus de 90 000 substances chimiques anthropiques contaminent l’air, l’eau et le sol de la planète, nos maisons et nos milieux de travail, ainsi que nos corps. La majorité de ces substances n’ont jamais été contrôlées. En fait, l’organisation établie pour protéger la santé des Américains et leur environnement, la Environmental Protection Agency, n’a interdit que cinq substances chimiques au cours des 25 dernières années. Un rapport de 2007 préparé par le Silent Spring Institute au Massachusetts identifie au moins 216 produits chimiques qui sont associés à l’augmentation des tumeurs des glandes mammaires. Pendant ce temps, le cancer du sein a doublé en l’espace d’une génération, et la liste des substances chimiques ne cesse de s’allonger.

Les matières plastiques sont des substances chimiques dérivées du pétrole. Tout comme la gazoline, le carburant diesel et l’asphalte, les matières premières nécessaires pour produire du plastique sont les produits finaux de la distillation du pétrole brut. Les raffineries distillent et séparent le pétrole brut en différentes composantes, ou fractions, qui sont utilisées pour fabriquer plus de 2 500 substances et produits chimiques utilisés dans les foyers et l’industrie. L’acrylonitrile, le styrène et le chloroéthène sont seulement trois des substances chimiques utilisées dans l’industrie des matières plastiques. Ils sont formés d’enchaînements successifs de monomères (des unités moléculaires) qui sont unis ensemble par un processus qui les transforme en résines de polymères, comme l’acrylonitrile butadiène styrène (ABS), le polystyrène (PS) et le polychlorure de vinyle (PVC).

Les matières plastiques ne sont toutefois pas inoffensives. Nombre d’entre elles sont des substances cancérigènes, des agents mutagènes et des perturbateurs endocriniens connus qui interfèrent avec les fonctions normales des hormones dans le corps et contribuent au développement du cancer du sein ainsi qu’à des troubles neurologiques et à des troubles liés à l’appareil de reproduction. Les perturbateurs endocriniens peuvent avoir un effet à des doses extrêmement faibles, par exemple, dans certains cas, avec aussi peu qu’une partie par billion.

« Ces substances chimiques qui imitent les œstrogènes ou d’autres hormones ont le plus d’effet non pas en grandes concentrations, mais à des concentrations très faibles. Si le moment est le bon, l’exposition peut être très petite, mais avoir les effets les plus dévastateurs. Il n’a été rendu compte de rien de tout cela à propos de ces substances, alors le problème ce n’est pas seulement que les femmes dans l’industrie des matières plastiques sont exposées à du polychlorure de vinyle, à du acrylonitrile ou à du styrène, qui ont été reconnus comme des substances cancérogènes mammaires dans les études sur des animaux, mais qu’elles sont exposées à des produits chimiques qui imitent aussi les œstrogènes. »  – Margaret Keith

Les ingrédients utilisés pour fabriquer les matières plastiques changent et il est donc très difficile de savoir ce qui fait augmenter spécifiquement le risque de cancer du sein. Les additifs, dont certains ont été utilisés historiquement dans la fabrication des substances chimiques, les métaux comme le plomb et le cadmium, les plastifiants comme le phtalate de di-2-éthylhexyle (DEHP) et les produits ignifuges comme les polybromobiphényles (PBB) et les éthers diphényliques polybromés (EDP), ne sont que quelques-uns des produits chimiques classés par le Centre international de Recherche sur le Cancer (CIRC) comme étant des substances cancérigènes connues ou possibles, ou des perturbateurs endocriniens. Les hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), les solvants comme le benzène, le toluène et le formaldéhyde sont d’autres substances chimiques qui peuvent aussi déclencher le cancer du sein et imiter les œstrogènes. Non seulement cela, mais l’effet synergique de ces produits chimiques sur la santé en général, et le cancer du sein en particulier, est inconnu et pourrait être énorme.

 « Nous avons très souvent entendu quand nous faisons ces entretiens, et même lorsque nous avons tenu ces groupes de discussion, des gens dirent : « Oh! mon Dieu! Je ne savais pas du tout que ce produit pouvait être aussi dangereux. Je savais que des personnes tombaient malades, je savais que j’avais souvent des maux de tête, mais je ne me doutait pas que ça pouvait augmenter mon risque d’avoir un cancer du sein. Je ne savais pas que ces choses-là étaient œstrogéniques. » –Margaret Keith

Un monde plastique

Les matières plastiques se divisent en deux grandes catégories : les résines thermoplastiques qui peuvent être ramollies et remodelées à l’aide de la chaleur et de la pression, et les résines thermodurcies qui peuvent être durcies de façon permanente au moyen d’une réaction chimique. Les deux sont utilisées abondamment dans l’industrie des pièces d’automobile et passent par divers procédés pour devenir les douzaines d’éléments que l’on trouve dans une automobile, tels les sièges, les tableaux de bord, les pare-chocs, et de nombreuses composantes du moteur. Ces substances arrivent à l’usine de fabrication des pièces en plastique pour automobile sous forme de poudres, de granules et de liquides.

Les travailleurs et travailleuses manipulent ces substances constamment, d’une façon ou d’une autre, et les absorbent, les inhalent et les ingèrent par leur peau, leurs poumons et leur bouche. Au cours d’une journée donnée, une travailleuse ou un travailleur peut verser ces produits chimiques d’un sac dans un contenant, mélanger des additifs, faire fondre des résines ou faire prendre à des résines chauffées diverses formes au moyen de procédés comme le moulage par injection, l’extrusion, le moulage par soufflage, le moulage par compression et le calandrage.  Tous ces procédés exposent les travailleurs et les travailleuses à une gamme de composés sous la forme d’émanations et de gaz, de fumée et de vapeurs, de poussière et de matière particulaire.

 « Il y avait beaucoup d’émanations. Les avertisseurs de sécurité étaient éteints. Nous utilisions du polychlorure de vinyle, du plomb, du chrome et de la silice — qui sont tous des substances désignées. Nous n’avions aucun programme de contrôle… c’est la raison pour laquelle nous voulions un système de ventilation. On nous a dit : “Vous n’êtes pas dans un magasin de fleurs.” » – Participante d’un groupe de discussion subventionné par le RPSFM

Il n’y a donc rien d’étonnant dans ce contexte à ce que nous assistions à une épidémie de cancer du sein et d’autres cancers! Les femmes sont particulièrement vulnérables à l’exposition à des substances chimiques en raison de leur plus petite taille, de leur plus grande proportion de tissu adipeux (où les toxines tendent à s’accumuler), de la sensibilité de leurs appareils hormonal et reproducteur uniques, et de leur fonction cardiaque. Les femmes qui travaillent dans les usines de fabrication de pièces en plastique mettent leur santé et leur vie en péril.

 « On nous a parlé de bien d’autres choses que du cancer du sein. Beaucoup de femmes nous ont exprimé leurs inquiétudes concernant les problèmes respiratoires, ainsi que la reproduction, les fausses couches et l’infertilité. Beaucoup d’entre elles ont parlé de maux de tête et de maux de gorge, et avoir eu des étourdissements ou des évanouissements.  Nombre d’entre elles nous ont dit à quel point l’odeur et la fumée étaient terribles, et comment parfois elles devaient se dépêcher de sortir pour respirer de l’air frais en cas de défaillance d’un appareil, ce qui se produisait souvent lors du chauffage des matières plastiques. »  – Margaret Keith

De nouvelles études font le lien

Ayant passé tous les articles scientifiques publiés jusqu’à ce jour sur le travail et l’incidence du cancer, Jim Brophy et Margaret Keith effectuent une recherche préliminaire s’appuyant sur des techniques de recherche orientées sur la main-d’œuvre et la collectivité.  Ils utilisent à cet effet des groupes de discussion (dans lesquels les participantes racontent leur histoire personnelle) et la cartographie des risques (une technique de cartographie des milieux de travail pour montrer comment ils contribuent aux maladies et à d’autres états de santé).

 « Nous avons beaucoup appris de cette dernière étude…  Elle nous a permis de mieux comprendre le processus. Nous savons maintenant à quoi ressemble une usine de matières plastiques, à quoi ressemblent les machines, ce qu’elles font, s’il y a un risque d’exposition à différentes parties des composantes du plastique, où la poussière, les vapeurs et les colles se trouvent…  cette étude nous a vraiment ouvert les yeux. » –Margaret Keith

Le milieu de travail peut être particulièrement dangereux dans l’industrie automobile et la fabrication des pièces en plastique ne fait pas exception. Jim Brophy et Margaret Keith ont examiné les rapports publiés par l’industrie et les gouvernements sur l’inspection de l’hygiène et noté l’utilisation de la surveillance de la qualité de l’air pour prouver la sécurité. Cependant, prélever des échantillons d’air dans les zones de travail des usines ne dresse pas le portrait réel de ce à quoi le personnel est exposé. En fait, des études antérieures indiquent, au moyen d’échantillons de sang et d’urine, que la charge corporelle (la quantité totale de substances toxiques pouvant être détectées dans le corps à tout moment donné) des travailleuses et des travailleurs exposés à des substances chimiques comme l’acrylonitrile, le styrène, les phtalates, les agents ignifuges bromés et le bisphénol A, tous utilisés dans l’industrie des pièces d’automobile en plastique, est beaucoup plus grande que celle de la population en général.

Surveiller la qualité de l’air ne protège pas les travailleuses et les travailleurs. Les niveaux dits « sécuritaires » sont en fait fixés selon ce qui est rentable pour l’industrie. Aussi, les fiches signalétiques de sécurité de produit (les fiches de renseignements qui accompagnent toutes les substances chimiques), lorsqu’elles sont disponibles, sont soit incomplètes, soit inintelligibles selon le personnel. Le mauvais fonctionnement des machines et la défectuosité du matériel sont courants et contribuent aux dangers dans les milieux de travail, tout comme l’équipement de sécurité inadéquat et l’absence de ventilation appropriée.  Par exemple, selon le livre à paraître Consuming Chemicals: Law, Science and Policy for Women's Health, il est affirmé dans un rapport de 1990 sur l’hygiène industrielle :

« Les expositions à des composés organiques volatils découlant du collage par pulvérisation sont élevées et les travailleuses auront besoin d’une protection respiratoire lorsqu’elles travailleront dans la cabine est. Actuellement, la sortie du ventilateur d’évacuation de la cabine se trouve à l’intérieur de l’usine et l’air est recyclé. »

La conscience du genre et de la classe

Jim Brophy et Margaret Keith suggèrent que le préjugé lié au genre joue un rôle dans le fait que les femmes soient protégées ou non des innombrables substances et procédés auxquels elles sont exposées dans leur milieu de travail. Dans l’industrie des matières plastiques, les femmes se retrouvent surtout en général dans les divisions d’opération des machines et de décoration. Selon les participantes à l’étude menée au moyen de groupes de discussion subventionnés par le RPSFM, la seule usine de fabrication de matières plastiques qui avait une main-d’œuvre majoritairement masculine avait aussi un système de ventilation à la fine pointe de la technologie. La discrimination de classe joue peut-être aussi un rôle; la population du comté de Windsor-Essex est surtout composée de cols bleus et les femmes de la classe ouvrière sont apparemment invisibles lorsqu’il s’agit de protéger leur santé et leur bien-être dans des emplois à risque élevé.

« Il y a ce terrible préjugé en matière de classes sociales qui domine la recherche et la politique en matière d’hygiène publique. Des règlements administratifs sur les pesticides sont prévus pour les populations urbaines, par exemple, à cause du danger que représente l’exposition aux pesticides, surtout pour les enfants, mais on ne parle pas du risque très élevé auquel sont exposés les milieux agricoles. Ils y sont beaucoup plus exposés que nous… Pourquoi en est-il ainsi? Parce qu’une fois qu’on commence à explorer l’environnement de travail, on lutte finalement contre les relations de pouvoir de notre société et les intérêts acquis qui dominent et contrôlent la politique gouvernementale et la recherche sur le cancer et la réglementation. On n’attire donc pas l’attention du public sur les risques dans le milieu de travail. » – Jim Brophy

Malgré un certain activisme syndical, la situation des femmes qui travaillent dans l’industrie des pièces d’automobile en plastique a peu changé en dix ans. Cependant, si l’on souhaite protéger les femmes et les générations futures, il faut qu’il y ait un effort collectif concerté de la part du gouvernement, de l’industrie, des syndicats et des travailleuses et des travailleurs pour que ces changements se réalisent. Il faut améliorer les protocoles d’essai, réévaluer les normes et les lignes directrices en matière de réglementation, et mener de plus amples recherches sur l’effet synergique des mélanges chimiques sur le corps humain. Selon l’étude de Jim Brophy et de Margaret Keith, aucune travailleuse de l’industrie des matières plastiques n’a jamais reçu de compensation pour avoir développé le cancer du sein.  Du point de vue de la politique publique, ils demandent : « Que faire devant l’incertitude scientifique et les connaissances incomplètes? »

« Nous devons mettre fin à ces expositions et tirer la bonne conclusion. Nous savons qu’il y a des substances cancérogènes, dont certaines sont des substances cancérogènes mammaires, ainsi que des perturbateurs endocriniens dans ces milieux de travail. Nous savons que les gens sont exposés à ces substances par les procédés de travail utilisés, c’est très clair. Si l’on suit le principe de précaution, on se dit : « « D’accord, nous avons toutes les raisons de soupçonner que ces expositions sont dangereuses pour ces gens, alors nous devons faire quelque chose pour réduire ou éliminer ces expositions. » Et c’est là que la pression du public doit s’exercer, car sans elle, il ne va rien se passer. » Margaret Keith

Ce sont les activistes syndicaux du comté de Windsor-Essex, ainsi que ses chercheurs militants qui ont fait connaître le problème de la santé au travail au Canada. De nombreux facteurs ont formé et influencé les activistes de Windsor, comme leur proximité à la ville industrielle de Detroit et des racines qui remontent aux premiers colons français. On y trouve aussi une longue histoire de revendications en matière de travail et de droits civiques, de la grève historique à l’usine de Ford à la participation dans la filière clandestine pour aider les esclaves noirs à fuir le Sud jusqu’au Canada. Jim Brophy affirme : « C’est ce groupe, et non les professionnels de la santé, qui a cerné les effets néfastes des expositions dans le milieu de travail sur la santé et a demandé que ces conditions soient changées. »

Dans les années 1980 et 1990, Windsor était l’un des centres du Canada dans l’organisation de la santé au travail en général et dans la prévention du cancer en particulier. Il n’est donc pas surprenant que le premier endroit au Canada à avoir eu un centre local de traitement du cancer qui ait recueilli les antécédents de travail des personnes atteintes du cancer ait été Windsor.

Jim Brophy et Margaret Keith préparent actuellement un article sur leur plus récente recherche pour une revue scientifique avec comité de lecture. Margaret Keith déclare : « Nous espérons que nos résultats vont ajouter du poids aux données probantes de plus en plus nombreuses sur les dommages causés par les expositions dans le milieu de travail, en particulier dans le domaine du cancer du sein.

Mary-Louise Leidl est journaliste à la pige et vit sur l’île de Vancouver. Ses champs d’intérêt sont très variés, de la santé à l’environnement en passant par la nourriture, les voyages et l’art.

Pour plus de renseignements :

Site Web du Réseau pancanadien pour la santé des femmes et le milieu (RPSFM); en particulier la section « Chemical Exposures and Women’s Health » (en anglais seulement) :

Exposition à des produits chimiques et production des matières plastiques : problèmes pour la santé des femmes | Une analyse documentaire, préparée par Robert Dematteo. Réseau pancanadien pour la santé des femmes et le milieu, décembre 2011.

Consuming Chemicals : Law, Science and Policy for Women’s Health, publié sous la direction de D. N. Scott., UBC Press, à paraître.

Le rapport Sexe, genre et substance chimiques : Tenir compte des femmes dans le Plan de gestion des produits chimiques du Canada (2011). Selon ce rapport du RPSFM, le Plan de gestion des produits chimiques (PGPC) du gouvernement fédéral, qui a été établi en 2006, n’en fait pas assez pour empêcher que les Canadiens, surtout les femmes, subissent des expositions chroniques à faible dose de substances toxiques. Selon le rapport, « le PGPC manque à ses engagements envers les Canadiennes parce qu’il ne reconnaît pas leur vulnérabilité unique à l’exposition à des substances chimiques et les encourage en fin de compte à porter sur leurs épaules une trop grande partie du fardeau de la gestion des risques. » Le rapport précise ensuite pourquoi le PGPC ne fonctionne pas, deux facteurs étant le fait qu’il ne tient pas compte du principe de précaution et qu’il n’accorde pas suffisamment d’attention à l’exposition dans le milieu de travail. La version française à paraître. Pour lire le rapport en anglais.

National Networks on Environment and Women’s Health (NNEWH) website; in particular the section on Chemical Exposures and Women’s Health

Les ressources sur le site Web du RCSF.

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