Faire tomber les murs

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Publication Date: 
jeu, 2010-09-30

Arguments en faveur de solutions de rechange à l’incarcération pour répondre adéquatement aux besoins des femmes criminalisées

Pourquoi privilégier le terme « criminalisé »?

De nombreuses chercheuses et militantes féministes s’abstiennent désormais d’utiliser des termes comme « criminel » ou « délinquant ». En effet, elles jugent que ces étiquettes contribuent à isoler et à pathologiser les personnes aux prises avec le système de justice pénale. Elles leur préfèrent le terme « criminalisé », voulant attirer l’attention sur les aspects sociaux, politiques, économiques, culturels et psychologiques du crime et de la criminalité. Cette approche suppose que certains facteurs ont une incidence la façon dont les femmes et les hommes sont traités par la société et le système de justice pénale. Parmi ceux-ci, le sexe, la race, l’éducation, l’emploi, le revenu, le logement et d’autres déterminants de la santé. Ces facteurs permettent d’expliquer en partie les raisons pour lesquelles certaines femmes et certains hommes commettent des crimes; de plus, ils ont une incidence sur la désignation de certains actes en tant que crimes.

Dans le climat sociopolitique actuel au Canada, on observe de la part de certains gouvernements un mouvement vers l’augmentation des dépenses consacrées à l’incarcération. Or plutôt que de construire de nouvelles prisons, il y aurait lieu d’analyser en profondeur celles qui existent déjà et de chercher des solutions de rechange qui répondraient mieux aux besoins des personnes aux prises avec le système correctionnel.

Au Canada, nous avons un système correctionnel double qui répartit les responsabilités entre les gouvernements fédéral et provinciaux. Les personnes condamnées à deux ans ou plus de prison relèvent de la compétence fédérale et les autres, d’une compétence provinciale ou territoriale. Cette répartition s’est traduite par une cohérence relative des services à l’échelon fédéral et par une non-uniformité des politiques, des procédures, des pratiques et de la programmation entre les provinces. Au fédéral, l’existence d’un seul corps administratif facilite l’examen des problèmes touchant les prisons fédérales et la recherche de solutions, notamment en ce qui concerne l’expérience carcérale des femmes et des hommes. À l’opposé, on sait peu de choses sur les systèmes correctionnels provinciaux.

Même si la majorité des détenus au Canada sont pris en charge par les services correctionnels provinciaux, leur expérience personnelle et collective à l’intérieur des prisons reste largement méconnue, celle des femmes notamment. À la différence du système fédéral, qui compte des lieux de détention réservés aux femmes, les systèmes provinciaux incarcèrent couramment les détenues dans des prisons construites pour des hommes et qui accueillent des hommes en majorité. On trouve peu d’information décrivant à quoi ressemble l’expérience des femmes dans les établissements provinciaux ou une fois qu’elles en sortent. Une lacune qui pose problème, puisque cette population connaît partout dans le monde une croissance du taux d’emprisonnement qui surpasse de loin celui des hommes. Et plus le nombre de détenues sera élevé, plus elles seront nombreuses à devoir être réintégrées dans la société. Voilà la raison pour laquelle il est primordial d’améliorer notre connaissance des facteurs qui influent sur l’expérience de l’incarcération chez les femmes et de ceux qui favorisent ou entravent leur réintégration, afin de leur offrir le soutien dont elles ont besoin.

Pour commencer à combler cette lacune en matière de connaissances, j’ai mené une étude qualitative auprès de 32 femmes de la région de l’Atlantique incarcérées à l’époque dans un établissement correctionnel provincial, ou qui l’avaient été dans le passé. Les répondantes ont parlé avec franchise de leurs expériences de détention et de réintégration. Elles ont décrit l’environnement en prison et ses effets néfastes sur leur guérison et leur réhabilitation. Les prisons et les communautés des provinces de l’Atlantique, ont-elles rapporté, offrent peu de ressources qui permettraient aux femmes de remédier aux causes profondes ayant mené à leur criminalisation. Elles ont décrit les programmes dont elles auraient eu besoin en prison et pendant la difficile transition entre la prison et la vie en société. Leurs récits font ressortir clairement que, dans leur structure actuelle, les systèmes correctionnels des provinces atlantiques ne répondent pas adéquatement à leurs besoins.

Nous savons que les femmes criminalisées comptent parmi les groupes les plus marginalisés de la société. Elles proviennent souvent d’un milieu social et économique difficile. Les participantes à notre étude, comme bien d’autres détenues, étaient au chômage ou occupaient des emplois instables, ne gagnant qu’un faible salaire avant et après l’incarcération. La majorité était des mères seules. La plupart avaient subi dès l’enfance des traumatismes ou de la violence, expériences qui se sont reproduites plus tard dans leur vie adulte. La toxicomanie et la maladie mentale sont également des problèmes fréquents. Un nombre disproportionné de répondantes étaient des femmes autochtones victimes d’oppression de nature historique, culturelle et personnelle. Contrairement aux observations rapportées dans des études précédentes, qui caractérisent les femmes criminalisées comme des personnes ayant un faible niveau d’instruction, la plupart des femmes que nous avons interrogées avaient terminé leur diplôme d’études secondaires; un pourcentage élevé avait fréquenté le collège ou l’université. Ce constat donne à penser que l’éducation ne leur a pas permis d’accéder à la sécurité économique; elle pourrait même les avoir conduites vers des circonstances de vie précaires.

Notre enquête montre que les systèmes correctionnels provinciaux offrent très peu de programmes ou de services destinés à remédier aux problèmes sociaux et économiques que connaissent les détenues. Les services de santé sont lacunaires dans les prisons. Les médecins ne s’y rendent qu’une fois par semaine, si bien que les listes d’attente sont longues. Même lorsque les détenues réussissent à obtenir un rendez-vous, leurs problèmes médicaux ne sont pas traités, de manière générale, dans le respect des règles de confidentialité, tant par le personnel médical que correctionnel; d’ailleurs, une employée de la prison doit assister à toute consultation. De plus, les ressources en matière de santé mentale et de toxicomanie sont insuffisantes pour répondre aux besoins. Les intervenantes spécialisées dans l’un ou l’autre domaine ne visitent habituellement la prison qu’une fois par semaine; il est courant de ne pouvoir consulter que l’une ou l’autre. Quant aux programmes d’aide comme Alcooliques et Narcotiques anonymes, ils sont mixtes la plupart du temps; un grand nombre de places sont réservées aux détenus de sexe masculin. Par ailleurs, peu de programmes d’emplois sont offerts au sein du système carcéral. À la différence des établissements fédéraux, les prisons provinciales ne paient pas les détenues pour les travaux de cuisine, de blanchisserie ou de nettoyage qu’elles effectuent. Enfin, les participantes à notre étude n’avaient que rarement bénéficié, avant leur sortie de prison, de ressources susceptibles de les aider plus tard à affronter les nécessités de la vie, sur le plan du logement, de l’aide sociale, du soutien ou des programmes. Le seul programme offert dans tous les établissements correctionnels était de nature scolaire, mais le niveau d’instruction inférieur à celui de la majorité des répondantes. L’absence de programmes, de services et de ressources fait en sorte que dans bien des cas, les femmes qui retournent vivre dans la collectivité se retrouvent dans une situation économique et sociale encore pire qu’avant leur détention.

Au moment de notre enquête, la grande majorité des programmes, ressources et services destinés aux femmes dans les prisons étaient offerts par des groupes à but non lucratif comme la Société Elizabeth Fry et différents organismes confessionnels. En fait, la prestation de services axés sur les déterminants sociaux de la santé – les facteurs les plus souvent responsables de la criminalisation des femmes et de leur incarcération subséquente – était assurée principalement par des organismes de l’extérieur. Dans les prisons où ils n’interviennent pas, les répondantes ont rapporté recevoir très peu de soutien.

Les répondantes ont décrit le milieu carcéral comme un environnement néfaste pour leur bien-être général. Puisque la majorité séjournait dans un établissement mixte, les inégalités entre les sexes ressortent tout particulièrement. Les détenues étaient logées dans des cellules plus petites que celles des hommes; la promiscuité était chose courante. Dans une prison en particulier, des répondantes ont rapporté qu’elles étaient régulièrement obligées de dormir sur le sol de la bibliothèque en raison du manque de lits. Souvent, la liberté de mouvement des détenues est plus restreinte que celle des hommes, ce qui signifie qu’elles ne peuvent pas toujours accéder aux aires communes comme la cafétéria et la « cour ». Nombreuses sont celles qui ont rapporté avoir passé de longues périodes – certaines jusqu’à plusieurs semaines consécutives – sans pouvoir sortir à l’extérieur pour prendre l’air. On explique souvent ces inégalités de traitement en invoquant que les femmes représentent une petite proportion de la population carcérale par rapport aux hommes. Peu importe leur nombre, une telle pratique viole leurs droits fondamentaux. Un autre exemple de traitement inégal dans les prisons provinciales concerne les programmes correctionnels; quand ils étaient offerts, la priorité était souvent donnée aux hommes. Un plus grand nombre de places leur étaient réservées à l’école et dans les programmes comme Alcooliques et Narcotiques Anonymes. Il est difficile de déterminer si l’accès est réellement déterminé par la proportion hommes-femmes au sein de la population carcérale. Quoi qu’il en soit, le fait de restreindre la participation a empêché les femmes qui auraient voulu se prévaloir des programmes de le faire.

À la différence du système fédéral, qui dispose de ressources financières pour fournir des programmes, des services et des mesures de soutien, les systèmes correctionnels provinciaux ne reçoivent pas le financement nécessaire pour répondre adéquatement aux besoins des détenus. Également, le fait que les femmes et les hommes incarcérés dans une prison provinciale purgent une peine moins longue que les détenus des prisons fédérales a une incidence sur la prestation des services. Il n’y a aucun doute que le manque de ressources et l’échéancier serré complique la tâche des prisons provinciales quand vient le temps de dispenser des programmes axés sur les facteurs qui conduisent à la criminalisation.

Ce que notre enquête fait ressortir, c’est la réalité d’un système qui n’arrive déjà plus à venir en aide aux personnes qui lui sont confiées. Il est peu probable que la solution réside dans la construction de nouvelles prisons. Nous devrions plutôt investir dans des moyens qui répondent mieux aux besoins des femmes criminalisées. Parmi les femmes prises en charge par les systèmes correctionnels provinciaux, peu présentent un danger pour la société. La grande majorité n’a commis que des crimes mineurs contre la propriété tels que le vol, ce qui tend à démontrer qu’on criminalise de plus les femmes pour leur état de marginalisation sociale, politique, économique et culturelle. Au lieu de construire d’autres lieux de détention, il faut mettre en place des programmes communautaires, des services, des ressources, des soins et des mesures d’intervention précoce et de prévention. Notre étude montre que l’essentiel des programmes offerts dans les systèmes provinciaux est déjà assuré par des organismes communautaires à but non lucratif. Si on investissait dans ces organisations, au lieu de construire des prisons, les femmes incarcérées pourraient recevoir une aide axée sur la recherche de solutions aux problèmes qui ont mené à leur criminalisation et retardé leur réintégration. Toutefois, il ne s’agit pas seulement de régler les problèmes relevés dans le système actuel; il faudra aussi travailler à mettre en place une autre infrastructure, où toutes les ressources nécessaires en matière d’aide aux populations criminalisées, de programmes, de services et de traitement seront offertes au sein même de la collectivité, plutôt qu’entre les murs de la prison.

Jennifer Bernier a obtenu récemment son doctorat en psychologie communautaire de l’université Wilfrid Laurier. Le présent article repose sur ses recherches doctorales sur l’incarcération et la réintégration des femmes qui purgent une peine de ressort provincial dans une prison du Canada atlantique. Jennifer occupe le poste de coordonnatrice de l’analyse des influences du genre et du sexe au Centre d’excellence de l’Atlantique pour la santé des femmes.

Les besoins en matière de santé des femmes et des hommes criminalisés pris en charge par les systèmes correctionnels provinciaux:

Le Centre d’excellence de l’Atlantique pour la santé des femmes mène actuellement un projet fondé sur les conclusions présentées ici. Selon nos constatations, les femmes qui purgent une peine de ressort provincial souffrent d’une foule de problèmes de santé, sans pour autant avoir accès à des services médicaux adéquats en prison. Notre but sera d’interroger des femmes et des hommes incarcérés, dans le cadre d’une interview de groupe, afin d’en apprendre davantage sur leur état de santé et sur leurs besoins ainsi que sur les écarts entre les deux sexes en ce qui concerne l’accès et le recours aux services de santé.

Pour obtenir d’autres renseignements :
Centre d’excellence de l’Atlantique pour la santé des femmes    www.acewh.dal.ca

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